Bonnes manières

Lucidiot Écrits 2020-03-25
Une blague par SMS méritait une histoire absurde d'une vingtaine de lignes qui s'est finalement transformée en plus d'un millier de mots.


« Journal de Franz Hopper, 6 juin 1994. Jour 1.

L'année dernière, pour la cinquième fois depuis mon entrée dans le projet Carthage, Richard m'a invité avec d'autres collègues dans une pizzeria du coin, et a payé pour tout le monde. Et le lendemain, une nouvelle fois, il m'a réclamé de l'argent pour payer ma part, en disant qu'il a payé pour tout le monde juste pour simplifier la vie du pizzaiolo, pas pour payer pour qui que ce soit.

Quand je proteste en disant que c'est lui qui m'a invité au départ, il rétorque que c'est moi qui ai accepté. Je pourrais lui dire que ce ne sont pas les bonnes manières, et lui faire la morale, mais il me tendrait la sourde oreille. Alors j'ai tout simplement refusé, et il est parti sans dire un mot.

Il y a un mois, des gardes du projet Carthage sont venus et ont enlevé Anthéa. J'ai emmené Aelita avec moi et nous avons pris la fuite, pour éviter que Richard ne cause plus de dégâts à ma famille. Je vais trouver une solution pour protéger Aelita, pour que nous soyions ensemble, pour toujours. »


Une paisible journée de week-end se déroule dans l'Ermitage ; Franz joue éternellement la même mélodie au piano, comme un disque rayé, et Aelita rejoint sa chambre à l'étage, après être rentrée d'une promenade à vélo. Le calme dans la maison est soudainement interrompu par des crissements de pneus à l'extérieur de la villa. Aelita se précipite à la fenêtre, et voit deux hommes en costard avec des lunettes de soleil et des oreillettes regardant la maison. Son cœur bat de plus en plus rapidement ; ce sont les hommes en noir !

Un des agents remarque le mouvement des rideaux d'une des fenêtres. Il sort de sa poche un appareil gris foncé, avec un clavier numérique, des touches rouge, jaune et vertes, et une fente de lecture de cartes, qu'il tend vers la fenêtre.

Franz rejoigna la chambre d'Aelita après son cri, et prit sa fille par la main. Ils sortent de la maison en courant, franchissant une porte métallique à côté de la villa, et descendent dans un tunnel creusé dans la terre, éclairé. Ils traversent les égouts parisiens, et remontent au niveau du pont Daydé, où ils continuent à courir et entrent dans l'usine désaffectée. Franz ouvre une trappe, saisit un code sur le clavier numérique qu'elle cachait, et appuie sur l'un des deux gros boutons rouges. Le monte-charge encore actif de l'usine se referme et descend, avant de se rouvrir sur une porte à la mécanique complexe de teinte verte, qui grince en s'ouvrant. La porte coulisse et laisse place à une salle dotée d'un pupitre de commandes à quatre écrans et d'une sphère lumineuse volant au-dessus d'une sorte de support circulaire et affichant une sorte d'étrange carte, pivotant sur elle-même dans tous les axes d'une manière semblant assez aléatoire.

Franz se rue sur le pupitre de commandes sous l'œil interrogateur d'Aelita, qui l'attend toujours dans le monte-charge. « Mais, où est-ce qu'on est ? » demande Aelita. « Dans mon laboratoire. Allez, viens. »

Après avoir tapé quelques commandes, il retourne dans le monte-charge et rappuie sur le bouton. Un compte-à-rebours reste affiché sur l'écran. Le monte-charge descend encore d'un étage, s'ouvrant sur une salle dont l'éclairage jauni provient de trois colonnes creuses placées sous forme de triangle équilatéral.

« Où ça ?
— Dans un monde où nous serons à l'abri toi et moi, pour toujours. »

Franz emmène Aelita dans une de ces colonnes, et rentre dans une autre.

« Allez, à tout de suite mon trésor.
— D'accord à tout de suite Papa. »

Les deux colonnes dans lesquelles se trouvent Aelita et Franz se referment, emprisonnant leurs occupants. Des particules commencent à apparaître à l'intérieur, alors qu'un bruit qu'on pourrait associer à un réacteur de vaisseau extraterrestre montant en régime se fait entendre. Dans un grand flash blanc, les deux Hopper disparaissent.

Aelita observe autour d'elle le monde en trois dimensions dans lequel elle vient d'apparaître. Elle comprend qu'elle est enfermée dans une espèce de tour, sur une plateforme attachée à la paroi du cylindre en quatre endroits, laissant visible le vide infini de la tour. Elle s'approche d'une des extrêmités et touche le mur ; contrairement à ce à quoi elle s'attendait, sa main passe à travers, et elle se sent comme happée. Elle finit par traverser complètement le mur.

Autour d'elle se dévoile ce qui pourrait se définir comme une forêt, avec un vert beaucoup plus éclatant qu'une forêt normale, recouvrant des morceaux de terrain semblant flotter dans les airs, probablement maintenus en place par tous les troncs remontant du vide en-dessous des plateaux vers un ciel jaune pâle. Elle voit des sphères lumineuses briller devant elle, et essaie d'en toucher avec ses bras. La voix de Franz se fait entendre ; elle fait comprendre à Aelita que ces sphères sont sa forme numérique, et qu'il ne s'est pas encore créé d'avatar.

Franz utilise les capacités qu'il acquiert en étant virtualisé dans ce monde et envoie par la pensée un e-mail à Richard, disant « Je ne paierai pas cette foutue pizza. » Quelques instants plus tard, une espèce de gros caillou beige avec un logo étrange peint en marron foncé dessus, posé sur des petites jambes robotiques, apparaît et se met à tirer des lasers via son espèce d'œil rouge en direction d'Aelita. Franz lui crie de courir vers la tour.


Dix ans plus tard, dans la chambre d'un internat, un collégien blond à lunettes est abasourdi, assis sur sa chaise de bureau. Il décrit à ses quatre amis venus le rejoindre, dont une fille aux cheveux roses répondant au nom d'Aelita, ce qu'il a appris d'un précieux journal qu'ils viennent ensemble de déchiffrer après moult péripéties. Peu après, la bande se concerte.

Quelques jours plus tard, ce même collégien entend toquer à sa porte. Il l'ouvre, pour trouver un homme en costard, portant des lunettes de soleil, le regardant fixement. Il fit demi-tour, ouvrit son tiroir, et sortit un billet, qu'il tendit à l'homme en noir. L'homme s'en alla sans dire au revoir.

Les aventures uniques qui liaient ce « club des cinq » prirent alors fin, laissant chez quatre d'entre eux un sentiment de dégoût, et chez Aelita une profonde honte. Le lien qui les unissait a laissé la place à un avis commun : ils ne veulent plus manger, ni même simplement parler de pizzas.


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