Perdu

Lucidiot Réflexions 2019-07-08
L'introduction à une question existentielle qui me retourne le cerveau.


L'année dernière, pour la deuxième fois consécutive, je m'étais envoyé une lettre à moi-même. Enfin pas exactement le même moi-même que celui qui a envoyé la lettre ; c'est une lettre destinée à mon moi du futur, 1 an après. J'utilise pour cela futureme.org, un service gratuit qui permet de s'envoyer des e-mails jusqu'à dix ans dans le futur. Au moment d'écrire une lettre de ce genre, on peut sincèrement se demander quel est l'intérêt d'écrire des lettres à soi-même, mais un an plus tard, quand on a complètement oublié l'existence même de ce service, on reçoit sa lettre, on se relit, dans les mots d'il y a un an dans le passé. On se rappelle soudainement de ce qu'on voulait, de ce qui a complètement divergé par rapport à nos attentes ou nos envies, de comment on a changé sur tous les plans, y compris au plus profond de son identité.

Le 1er mars 2019, j'ai donc reçu cette lettre. Elle était pleine d'espoir pour le futur ; d'envie que mon objectif le plus important, celui de quitter le domicile familial et d'apprendre à me débrouiller tout seul, se concrétise. En début 2018, le contexte familial était compliqué, et plus globalement tout mon environnement devenait oppressant, au point que je voyais la fin de mes études comme la seule échappatoire, le moyen de me libérer de tous les problèmes et de vivre comme je le veux.

Me voilà donc un an plus tard. Quand j'ai reçu cette lettre, j'avais là aussi une sorte d'objectif primordial, celui de quitter cet appartement dans la résidence étudiante. Après le stage qui a été l'occasion de déménager, je me retrouve avec un vrai boulot. Le studio commence à se faire petit et l'ambiance avec le voisinage n'est pas des plus plaisantes. Je voulais me renvoyer une lettre, et je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je ne l'ai jamais fait.

J'écris ce morceau de texte sur un coup de tête, après être retombé sur cette lettre qui traînait dans ma boîte mail. Je ne sais pas si je le publierai sous forme d'article, si je le recopierai dans mon journal, ou si je le supprimerai tout simplement. Je fais ça seulement parce que relire cette lettre a exacerbé un sentiment qui est actuellement en train de diriger une bonne partie de mon temps libre : je me sens perdu.

Depuis mon second déménagement, cette fois-ci dans ce que je considère un vrai appartement et pas juste une chambre étudiante, je me retrouve en fait à vraiment tout contrôler. Durant mes études jusque mon avant-dernière année, l'objectif, c'était l'examen. Dans ma dernière année, où on m'a bien dit que la clé pour réussir l'année est juste d'avoir un bon stage, l'objectif était le stage. Durant le stage, l'objectif était la soutenance de stage.

Après mon stage, c'était plus compliqué. Vu que mes études ont en quelque sorte été remplacées par mon boulot, je considérais que mon objectif était de faire de mon mieux au boulot. Mais ne me concentrer que sur mon travail me fait perdre cette sensation d'avoir créé quelque chose, d'avoir concrétisé une de mes envies, un de mes projets. Alors que je suis l'auteur d'un bon 90% du code du plus gros projet de la boîte, je n'ai pas cette sensation d'appartenance. C'est mon boulot, ce sont des ordres que j'ai exécutés, et je n'ai pas vraiment de contrôle. Du coup je ne voulais plus que ça soit mon objectif. C'est même devenu une des rares affirmations sur lesquelles je n'ai pas de doute quand il est question de mes objectifs ; je ne veux pas que mon travail dirige ma vie et que je ne veux pas qu'on ne me voie, qu'on me définisse seulement par mon travail.

Alors concrètement, on va où ?

Comme me le disait mon tuteur de stage qui m'accompagnait à la soutenance, « t'as tout l'arbre de compétences devant toi, c'est à toi de choisir. »

Pour certaines personnes, l'objectif devient alors juste de "vivre" ; de vivre un peu au jour le jour, de voir où ça nous emmène. Mais pour moi, ça ne fonctionne pas vraiment. Je passe pas mal de temps à essayer de perfectionner un peu mon organisation, de me fournir un support pour pouvoir aller plus efficacement vers un objectif donné, et si je n'ai pas d'objectif, rien de ça n'a d'intérêt et je peux juste me prélasser sur un canapé jusqu'à la fin de mes jours.

Du coup, sur les douze derniers mois, je me suis lancé dans des projets à côté. Beaucoup de projets simultanés. Beaucoup trop. Certains, suffisamment petits, sont arrivés à terme, et d'autres traînent encore et encore, au point que je ne sais plus s'ils apportent vraiment quelque chose ou s'ils m'intéressent. Et du coup, je ne sais toujours pas où je vais.

Ces réflexions sur mon but dans la vie étaient un peu masquées par tous ces projets à côté. Avec mon nouveau déménagement, et une coupure de connexion internet beaucoup trop longue, tellement longue que Brainshit et le serveur qui l'héberge sont hors ligne depuis presque un mois, je me retrouve fortement ralenti pour beaucoup de choses. Je dois calculer à l'avance tous mes téléchargements sur les hotspots gratuits pour faire des réserves de séries, d'animes, de films à regarder pour occuper mes soirées, et tout le travail sur mes projets informatiques se retrouve très fortement ralenti, surtout par ma motivation en chute libre avec cet obstacle.

Je m'attendais à avoir cette période transitoire avec mon déménagement, où tout n'est pas en place, tout n'est pas prêt pour que je puisse être à 100%, et j'ai déjà adapté mes routines quotidiennes, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit aussi perturbante. Je me retrouve dans une situation d'attente permanente, et je me rends compte que ce n'est pas seulement parce que je n'ai pas Internet. Cette coupure, en faisant une grosse rupture dans mon quotidien, n'est qu'un catalyseur.

Je me retrouve en fait à attendre de savoir ce que je veux faire. Le problème, c'est que je ne sais tout simplement pas comment savoir ce que je veux faire. Je sais comment définir des objectifs raisonnables et atteignables, comment s'organiser de beaucoup de manières pour les atteindre, de systèmes pour absorber les problèmes de la vie quotidienne et rester fixé sur ces objectifs, etc., mais je ne sais pas comment avoir des objectifs. C'est toujours quelque chose qui est venu un peu naturellement, avec des contraintes extérieures, du coup je n'ai jamais vraiment remarqué que ces objectifs n'étaient pas exactement mes propres choix.

Récemment, en voulant par curiosité lire des articles de blog écrits par des écrivains pour comprendre ce qui les motive à écrire, parce que voir quelqu'un qui est motivé à écrire va généralement me motiver à écrire dans mon propre journal, je me suis perdu sur le blog de James Clear. C'est un écrivain, un entrepreneur et un photographe dont le blog tourne autour d'aller de l'avant, de vivre sa vie au maximum, et de devenir ce qu'on veut être en allant petit à petit, en fixant simplement de bonnes routines, de bonnes habitudes. J'ai d'ailleurs commencé à lire son livre Atomic Habits, qui est en quelque sorte une version très longue de ses articles.

Parmi la bonne trentaine d'articles que j'ai lu en une après-midi, je suis tombé sur Identity-Based Habits, un article traitant de comment bien se définir ses habitudes, en le faisant par rapport à son identité. Pour résumer : on essaie toujours de définir des routines en fonction d'objectifs existants, mesurables, par exemple « perdre vingt kilos, » mais dès qu'on atteint ces buts, on n'a plus vraiment de raison de garder ces routines. Dans mon exemple, ça voudrait dire qu'on pourrait se retrouver à reprendre les vingt kilos qu'on a perdu. Il faut définir les routines de manière plus permanente, mais dire qu'on veut manger sainement juste parce qu'on veut manger sainement n'a pas vraiment d'intérêt. L'idée de l'article est de définir ses habitudes en fonction non pas de ce qu'on veut faire mais de ce qu'on veut devenir, en tant que personne : « devenir le genre de personne qui fait attention à sa santé. »

Le blocage de mes réflexions sur ce que je veux faire s'est alors levé ; la question n'est peut-être pas de savoir ce que je veux faire mais ce que je veux devenir, autrement dit, qui je veux être. Mais pour savoir qui je veux être, j'ai besoin de savoir qui je suis, pour voir ce qui ne me va pas. Car oui, je ne sais pas vraiment qui je suis.

On commence à partir dans les niveaux d'abstraction relativement élevés où un bon nombre de personnes dans mon entourage commenceraient à me faire remarquer que je me prends trop la tête. Mais je ne fais pas ça pour rien ; si on reprend le chemin à l'envers, si je sais qui je suis, alors je peux savoir qui je veux être, donc je peux déterminer ce que je dois faire, donc je sais ce que je veux faire, et tout retombe sur mes systèmes existants et tous les rouages de la machine repartent, cette fois avec une idée plus claire de là où ça m'emmène, et pas en étant complètement égaré. Dans le grand schéma de l'Univers, que je sache où je vais ou non n'a pas le moindre intérêt, mais dans le court chemin qui représente ma vie, ça fait quelque chose.

J'ai donc factorisé le problème à une autre question ; comment savoir qui je suis ? Je peux déjà répéter une affirmation que j'ai écrit tout à l'heure : je ne veux pas être défini par mon travail. Il y a donc forcément autre chose. Et Internet vient à la rescousse. Une recherche how to know who i am envoie sur énormément d'articles de développement personnel, ainsi que des guides de WikiHow qui se sont avérés très utiles pour moi.

Et c'est ainsi que je me retrouve à couvrir encore plus vite qu'avant les pages de mon journal intime, puisque j'ai du mal à écouter mes propres pensées autrement qu'en écrivant. Il existe de très nombreuses manières de définir son identité, et j'en essaie actuellement une parmi d'autres. Je songe à réaliser une série de publications sur Brainshit résumant tout ce que j'ai pu apprendre en chemin, et j'espère que ça finira par apporter des réponses concrètes et durables. Souhaitez-moi bonne chance.


Commentaires

ffffluffy, 2019-07-08

J'espère que cette méthode portera ses fruits ! Le peu d'expérience professionnelle que j'ai me fait dire que c'est très différent du monde des études, et que ça peut être le bon moment de réfléchir à tout ça en effet ! Bon courage et pleins de patpats si tu veux !