Vacances, chapitre 3

Lucidiot Écrits 2018-01-08
Quand y'en a plus, y'en a encore.


Cinquante-et-une minutes. C'est le temps qui s'est écoulé entre deux flashs, et le temps que nous remontons à chaque flash. Par tranches de cinquante-et-une minutes, nous revivons le temps une seconde fois. Cela peut donner l'air d'être très utile, voire même salvateur, pour pouvoir corriger ses erreurs ; mais ce que nous vivons actuellement ne nous permet que de réparer des erreurs au niveau matériel, pas sur les êtres vivants. Les morts ne reviennent pas à la vie, les blessés le restent, mais surtout, les souvenirs restent.

Cela ne s'applique pas seulement aux humains ; les cochons enragés du premier intervalle entre dix-sept heures quatorze et dix-huit heures cinq le sont apparemment restés lors du second intervalle, d'après des articles de journaux en ligne relatant des euthanasies. Et c'est tout notre métabolisme qui est concerné ; je viens de dormir durant huit heures et vingt minutes environ en l'espace de quatre heures et dix-neuf minutes, et j'ai été réveillé par un énième flash vers quatre heures et dix-huit minutes du matin qui m'a renvoyé à trois heures et vingt-sept minutes du matin.

J'ai eu bien assez de temps pour écrire un article sur blog, comme d'autres ont déjà commencé à le faire pour paniquer, mais je l'ai classé en catégorie Productivité : la manière de profiter ou au moins de s'adapter à ces phénomènes temporaux qui font sauter de joie ou de rage les physiciens à travers le monde. Puisqu'une des deux tranches de cinquante-et-une minutes sera de toute façon sans conséquences matérielles, il faut s'en servir pour prendre soin de soi, manger, dormir, avoir une vie sociale, et consacrer l'autre tranche à des tâches plus matérialistes, comme un chantier, des achats, des signatures de paperasse, etc.

J'ai également commencé à romancer cette histoire, sous la forme d'une sorte de journal divisé en chapitres, où je parle à la première personne et adopte un point de vue non omniscient, en espérant peut-être pouvoir en tirer un quelconque bénéfice quand tout cela se terminera, si tout cela se terminera. En attendant, beaucoup d'autres incidents se sont réalisés. En faisant mon septième tour de la nuit sur Google Actualités, j'ai remarqué qu'ils n'étaient que causés par des actions humaines ou animales ; pas d'effondrements de bâtiments ou de catastrophes naturelles, seulement des accidents, des tueries, des révoltes, etc.

J'émets l'hypothèse d'une prise de contrôle d'un groupe d'individus, potentiellement de la même espèce puisqu'aucun incident n'a encore impliqué plus d'une espèce, pour rompre la banalité quotidienne et déclencher un grave imprévu, peut-être pour observer notre réaction, puis tout annuler ou presque ; et me voilà désormais un conspirationniste. Peut-être vais-je finalement rejoindre les témoins de Jéhovah. S'il y a un dieu en cette terre, je prie pour qu'il m'en empêche.

M'enfin, ce ne serait pas quelque chose de bien grave ; avec les événements actuels, à peu près tout le monde a développé sa propre théorie idiote sur la question, et être adhérent à des théories du complot est trop dans l'air du temps — c'est le cas de le dire.

Durant le reste de ma très longue nuit, j'ai été me renseigner plus en profondeur sur les retours vers le passé, notamment les théories émises à propos de son implémentation concrète dans le monde réel, dans le respect des lois de la physique telles qu'on les connaît. Mis à part l'impossibilité d'un tel phénomène ou de celle de presque chaque élément important du dessin animé, je n'ai rien pu trouver de bien pertinent au vu de notre situation.

Je me suis donc plus tôt renseigné sur les inspirations du dessin animé ; peut-être que tout n'était pas fictionnel, ou que le ou les auteurs de ces perturbations temporelles, s'ils existent, s'en sont inspirés à leur tour. Et mes recherches ont conduit à une rencontre vers laquelle je m'apprête à aller.

Samedi vingt-quatre décembre deux mille dix-sept, sept heures vingt heure de Paris, intervalle post-flash. Je descends les escaliers de ma maison, enfile mon blouson, embarque mon sac et part avec ma trottinette vers l'arrêt du bus à haut niveau de service sur voie réservée à deux pas de chez moi, en direction de la gare. Si je dois assister à d'autres incidents, ce sera dans le confort d'une place assise, si possible qui n'aie pas nécessité de sanctionner un autre bras à la mâchette.

Montant à l'avant d'un bus vide, j'engage la conversation avec le sympathique conducteur. Il m'explique qu'en temps normal, il y a toujours au moins quelques travailleurs du samedi qui montent à cette heure-ci, mais aujourd'hui il n'y a plus personne à bord du bus, ni même dans les rues. Douai est souvent bien vide, surtout un matin le week-end, mais c'est pire que d'habitude.

Tout le monde a peur, encore plus maintenant depuis qu'un second incident aie eu lieu à Douai vers cinq heures et demie du matin ; une explosion d'un bâtiment d'un quartier près de chez moi, me rappelant une autre explosion du même genre due à une tentative de suicide en 2010. Le type avait survécu, mais pas ses voisins. Sale histoire.

Mon téléphone sonne une petite alarme alors que nous arrivons à la gare de Douai, m'informant que la tranche de cinquante-et-une minutes qui a déjà été rembobinée est terminée. Je sais en conséquence que tout ce que je vais faire dans les cinquante-et-une minutes suivantes n'aura que peu d'importance, notamment pour mon porte-monnaie. Je me dirige donc vers un restaurant assez proche, mais je suis arrêté dans ma tentative de petit déjeuner quand je constate avec effroi que le conducteur du bus vient probablement de mourir, au vu du lampadaire qui a transpercé le pare-brise après avoir été arraché lors de la collision avec un bus de la même ligne venu dans l'autre sens.

Tout d'un coup, comme par magie, mon envie de petit déjeuner se change en une envie de ne pas rester là, et je pars en courant, sans crier, vers un parc à une dizaine de minutes de marche normale. Après quelques minutes de sprint en trottinette, je m'assois dans l'herbe, le plus loin possible de tout arbre, sens le mouillé sur mon postérieur causé par la rosée, puis finis par me calmer et m'assoupir devant le lever du soleil. Je suis réveillé par un nouveau flash, le dix-septième depuis le début de toute cette histoire.

Samedi vingt-quatre décembre, sept heures quarante-deux, heure de Paris, intervalle post-flash. Je descends du bus sans regarder la porte du conducteur, m'attendant à y voir son corps sans vie. Tentant désespérément de penser à autre chose, je me dépêche de rejoindre l'écran des prochains départs sous le petit passage qui permet aux voyageurs réguliers d'aller plus vite. Mon TGV de sept heures cinquante-et-un vers la gare de Paris-Nord m'attend voie 1.

Je passe le passage souterrain avec mon sac sur le dos et ma trottinette pliée sur l'épaule gauche, et je marche un peu pour rejoindre la voiture 11 et monter en première classe. Faire croire à mes parents que je devais aller à un entretien très important pour mon stage de fin d'études en avril à Paris et qu'il n'y avait plus de place en seconde classe a étonnamment bien fonctionné. Je longe la voiture encore vide et m'installe à la place vingt-trois, côté fenêtre, puis installe mon ordinateur portable pour continuer à étudier ce que j'ai pu collecter.

Mes recherches nocturnes m'ont conduit à émettre l'hypothèse qu'un supercalculateur comme celui du dessin animé serait implanté à l'île Seguin, qui hébergeait une usine Renault, aujourd'hui démolie et remplacée par la Seine musicale, a été la source de l'usine désaffectée du dessin animé, où se trouve le superordinateur. En allant sur place et en observant d'éventuels mouvements suspects, on peut espérer tester cette théorie.

J'ai soumis ma réflexion à débat avec Valou quand il m'a contacté après avoir lu mes articles de blog en ne pouvant plus se rendormir. J'ai également demandé des détails concernant l'usine et les différences entre dessin et réalité à un modeleur en trois dimensions amateur que je connais bien, Rémi, et qui avait fait une modélisation de l'usine il y a un moment.

N'ayant pas vraiment d'autres idées, nous nous sommes mis d'accord pour nous rencontrer le plus tôt possible, et nous avons eu cet accord vers six heures du matin, juste avant un nouveau flash. Rémi part à sept heures quatre de Bordeaux-Saint-Jean, Valou, qui se trouvait par hasard à Lyon pour la nuit, part à la même heure de Lyon-Part-Dieu, et je pars de Douai quarante-sept minutes après eux. Quel veinard je fais. Valou arrive à neuf heures une à Paris-Lyon, et Rémi et moi arrivons à la même heure, neuf heures huit, dans deux gares différentes, Paris-Montparnasse et Paris-Nord.

Nous décidâmes de nous rejoindre à la station de métro Châtelet, qui a l'avantage d'être accessible de nous trois par une seule ligne de métro, sans correspondance. De là, nous pourrons prendre la ligne 1 vers La Défense et nous arrêter à Franklin D. Roosevelt pour faire une correspondance avec la ligne 9 et nous arrêter à son terminus de Pont de Sèvres, à deux pâtés de maisons de l'île Seguin.

Tandis que je révise le plan du métro parisien, regarde encore les plans de l'usine du dessin animé et les photos de l'époque de l'usine Renault, et les compare avec les nouvelles constructions culturelles âgées de moins d'un an, j'entends à nouveau un bip familier. Huit heures trente-trois, j'entre à nouveau dans la phase qui sera réécrite par un flash.

Voulant à nouveau profiter de la régénération magique de mes billets lors des flashs, je fais une chose que tout individu respectant un tant soit peu la valeur des choses ne ferait jamais : je me lève de mon siège, abandonnant nonchalamment mes bagages, et me dirige vers la voiture-bar, un peu plus à l'arrière du train.

Alors que j'allais avoir une occasion de gôuter à des repas hors de prix, je découvre que le service de restauration n'est pas disponible sur les trains vers Paris-Nord. Tant pis, je m'assois quand même dans un tabouret dans cette voiture vide. Je dégaine mon téléphone et lance un appel vidéo avec Valou et Rémi, qu'on se tienne compagnie et surtout qu'on se tienne au courant si l'un de nous rencontre un problème.

Huit heures cinquante-huit. Alors que j'entends par le haut-parleur de mon téléphone que Valou a le droit à l'annonce d'arrivée à Paris-Lyon, je fais part de mon étonnement que ce voyage en train soit en train de se passer sans encombres. Il va vraiment me falloir me taire à ce sujet, car j'entends alors, de manière assez prévisible, un gros bruit, comme un morceau de ferraille qui se plie. Pensant que mon train est sur le point de dérailler, je recouvre mon visage avec mes bras et me recroqueville autant que possible. Puis je me rends compte que le bruit provient en fait du train de Rémi, via l'appel vidéo.

Valou et moi tentons d'appeler Rémi, voyant que son téléphone filme désormais le ciel. Il finit, après une bonne minute, par reprendre le téléphone et nous reparler. Son train à lui a déraillé. Il a été éjecté à travers une vitre, et a atterri dans de l'herbe qui a amorti le choc. Il n'est que sonné. Pendant ses explications, il aperçoit le conducteur s'enfuit en hurlant, avant de lui aussi hurler quand la locomotive à l'avant de son TGV explose. Rapidement, un incendie se propage.

Rémi tente d'intervenir pour faire sortir des passagers des voitures, mais il se voit lui aussi contraint de fuir quand l'incendie arrive vers lui. Les morts se comptent en centaines. Et voilà qui arrive, bien tard, le flash blanc.

Samedi vingt-quatre décembre, huit-heures trente-trois. Je dégaine mon téléphone et relance l'appel que nous faisions. Valou répond aussitôt, Rémi se fait attendre. Plusieurs longues secondes passent, et il finit par répondre et dire que tout va bien pour lui, mais certainement pas pour tout le monde. On entend en arrière-plan des gens pleurer devant les corps de leurs proches brûlés dans un incendie qui n'a jamais eu lieu.


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